Dans cette édition
Ces derniers jours, une question me revient en boucle. On parle beaucoup de ce que l'IA nous permet de faire. Mais on parle très peu de ce qu'elle nous fait perdre et des risques que nous prenons.
La paresse qui s'installe. Cette perte de compétence silencieuse quand on délègue des tâches qu'on saurait parfaitement faire soi-même. Le faux cadeau de la productivité : "ce que je faisais en une heure, je le fais en dix minutes." Mais je ne me repose pas les cinquante minutes restantes. J'en fais plus. Ce temps gagné, je dois également m'organiser pour véritablement le rentabiliser, pas me disperser.
Et derrière tout ça, la vraie question : comment continuer à s'améliorer dans un monde où tout devient délégable ? Je crois que c'est une question de choix et d'envie. Et aussi de rester fondamentalement humain.
Et puis, surtout, il y a cette encyclique du Pape, la première sur un sujet technologique depuis 1891. Je ne vais pas me prononcer sur le contenu, mais sa simple présence marque les esprits : il n'y en a pas eu à l'avènement de l'ordinateur personnel. Pas non plus pour internet. Pas davantage pour les smartphones. Preuve encore une fois que le changement de l'IA va plus loin, et que la révolution qui nous attend est semblable à la révolution industrielle, appliquée au tertiaire.
Il y a une étude du MIT, publiée en février, qui m'a marqué. Elle s'appelle "AI, Human Cognition and Knowledge Collapse". La thèse est simple mais glaçante : l'IA agentique substitue exactement le type d'effort cognitif qui génère l'apprentissage. Autrement dit, elle nous rend service en nous enlevant précisément ce qui nous fait progresser.
"Knowledge Collapse" : un état stable dans lequel le stock de connaissances collectives s'érode, même si les recommandations individuelles de l'IA restent excellentes.
— MIT, AI, Human Cognition and Knowledge Collapse
On sait moins, collectivement, tout en étant mieux assistés individuellement. C'est un paradoxe profond et complexe à appréhender.
Ethan Mollick, dans son article "Choosing to Stay Human", documente le même phénomène avec des chiffres concrets. Une étude sur des lycéens turcs : ChatGPT améliore les devoirs de 48%, mais dégrade les résultats aux examens de 17%. Les élèves font mieux avec l'outil, mais apprennent moins sans lui. Il appelle ça la "capitulation cognitive" : on accepte les outputs de l'IA sans engagement critique.
Et dans son article le plus récent, "Co-Existence and the End of Co-Intelligence", il va plus loin. Il parle des "luttes intellectuelles résolues trop rapidement" et de la pensée "subtilement redirigée" par l'IA. On ne pense plus tout à fait par soi-même, et on ne s'en rend pas compte.
De mon côté, je l'expérimente aussi. De plus en plus de projets tournent automatiquement, et la qualité est au rendez-vous. Quel devient mon rôle dans ceux-ci ? Et comment rester un expert dans ces projets si tout est délégué ?
Et donc, qu'est-ce qui reste humain ou doit le rester ? Je me suis posé la question sérieusement. Voici ce que je crois.
Ce qui ne restera pas humain
Les tâches répétitives
L'analyse d'une grande quantité de données
La production de code et de contenu digital (montage vidéo, effets visuels)
Ce qui reste fondamentalement humain
Imaginer, créer, avoir de l'intuition
Établir un contact humain empathique
Organiser, porter une vision, définir le cadre
Lire entre les lignes, garder le sens critique
La clé, c'est de savoir lire entre les lignes de ce que l'IA produit. De comprendre ce qu'elle fait bien et ce qu'elle fait mal. De garder le sens critique. Pas pour la rejeter, mais pour l'utiliser avec discernement. De mettre le cadre organisationnel et de définir le but et les règles du jeu.
Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, parle du juste milieu : avoir les bons sentiments "au bon moment, pour les bonnes choses, envers les bonnes personnes, pour la bonne fin, et de la bonne manière". Si on applique ça à l'IA, c'est exactement la posture qu'il faut trouver. Ni le rejet (on passe à côté), ni l'usage aveugle (on s'atrophie). L'usage juste, délibéré, intentionnel.
"Au bon moment, pour les bonnes choses, envers les bonnes personnes, pour la bonne fin, et de la bonne manière."
— Aristote, Éthique à Nicomaque
Jim Rohn disait : "If you don't design your own life plan, chances are you'll fall into someone else's plan. And guess what they have planned for you? Not much." C'est exactement le risque avec l'IA. Si on ne décide pas ce qu'on lui délègue et ce qu'on garde, on se retrouve à suivre le plan de l'outil. Et l'outil n'a pas de plan pour nous.
"Learn how to separate the majors and the minors."
— Jim Rohn
C'est peut-être la compétence la plus précieuse aujourd'hui. Savoir distinguer ce qui mérite notre attention humaine de ce qui peut être délégué. Ne pas passer du temps important sur des choses mineures, et ne pas déléguer des choses majeures.
En PNL, il y a un principe que j'utilise beaucoup avec mes clients : "L'énergie suit l'attention." Ce sur quoi on se concentre grandit. Si on concentre notre attention sur l'orchestration de l'IA plutôt que sur le développement de nos propres compétences, c'est l'orchestration qui grandit, et les compétences qui s'atrophient. Le choix est conscient, ou il n'est pas.
Et puis, apprendre à orchestrer l'IA est peut-être la compétence la plus importante à développer ?
Le 15 mai dernier, le Pape Léon XIV a signé l'encyclique "Magnifica Humanitas", consacrée à l'intelligence artificielle. C'est la première encyclique sur la technologie et l'industrie depuis Rerum Novarum en 1891.
135 ans
entre la dernière encyclique sur la technologie (Rerum Novarum, 1891) et Magnifica Humanitas (2026). Pas d'encyclique pour le PC. Pas pour internet. Pas pour le smartphone.
Je ne me prononce pas sur le contenu de l'encyclique. Mais le fait qu'elle ait été écrite, c'est en soi l'événement. Quand l'Église catholique, une institution qui pense en siècles, considère que l'IA mérite un document de cette envergure, c'est qu'on n'est pas face à un outil de productivité. On est face à un changement civilisationnel. Similaire à l'introduction de la vapeur et la révolution industrielle. Exactement ce dont parlait Rerum Novarum il y a 135 ans.
On y pose la question de ce qui nous rend humains. Et pourquoi. Et c'est exactement la question que chaque dirigeant devrait se poser avant de décider ce qu'il délègue et ce qu'il garde.
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Il y a un autre côté de cette pièce, et il est enthousiasmant. Aujourd'hui, une seule personne peut à la fois avoir l'intuition business et mettre le concept en place. C'est un des shifts qu'on vit en ce moment.
Des profils business qui ne pouvaient pas coder arrivent maintenant à créer des solutions très efficaces et à lancer de nouveaux produits. Et des profils techniques qui comprenaient le business peuvent aider encore plus efficacement qu'avant. Le mix de compétences change fondamentalement.
L'IA se fait, elle ne s'apprend pas. Gérer des agents IA, c'est gérer une armée de développeurs et d'analystes. La compétence du management, de la définition du cadre et de la vision reste et évolue. Et avoir une compréhension à la fois business et technique fait aujourd'hui toute la différence.
36%
des nouvelles entreprises fondées en solo en 2026
+48%
qualité des devoirs avec ChatGPT
-17%
résultats aux examens sans l'outil
Andrej Karpathy, un des fondateurs d'OpenAI, a inventé le terme "vibe coding" il y a un an. En février dernier, il l'a déjà déclaré dépassé et propose "agentic engineering" : on n'écrit plus le code, on orchestre des agents. Certaines de ces entreprises solo atteignent des centaines de millions de chiffre d'affaires. Le goulot d'étranglement n'est plus l'exécution technique. C'est la capacité à prendre les bonnes décisions.
Et pendant qu'on se pose ces questions, les capacités de l'IA continuent de repousser les limites. Anthropic vient de sortir Claude Fable 5, le modèle le plus puissant jamais mis à disposition du public. Stripe rapporte avoir compressé des mois d'ingénierie en quelques jours : une migration de 50 millions de lignes de code réalisée en une journée au lieu de deux mois. Ethan Mollick, qui a eu un accès anticipé, parle d'"un nouveau saut majeur" et dément les narratifs de plateau.
Derrière Fable 5, il y a Mythos 5, le même modèle sans les garde-fous, réservé aux laboratoires de recherche et à la cyberdéfense. Les capacités en biologie moléculaire et en conception de protéines sont décrites comme dix fois plus rapides que l'état de l'art.
"Last year I called this working with a wizard: you chant the spell and something happens. With Fable the spell has gotten powerful enough that I am no longer sure I am the wizard. I am closer to a patron. I describe what I want, I pay for it, and I judge the result. The work has shifted from process to outcome. I no longer steer; I commission."
— Ethan Mollick
Difficile de ne pas noter la communication savamment orchestrée. En deux semaines : bureaux internationaux, sortie d'Opus 4.8, levée de 65 milliards de dollars, dépôt du dossier d'introduction en bourse, expansion à 150 organisations dans 15 pays, puis la sortie de Fable 5. Tout ça à quelques semaines de leur IPO prévue en octobre.
Mais la communication n'enlève rien au fond. Les capacités sont réelles. Et ça confirme exactement le propos de cette newsletter : les frontières du possible tombent, et la question n'est plus si l'IA va transformer les entreprises, mais lesquelles auront le courage de se transformer.
Des idées d'agents avec potentiel détectées chez les clients. Aucun ne nécessite de développement lourd. Chacun est transposable à n'importe quelle organisation.
L'agent réponse client multimodale
Pas un chatbot sur le site web. Un agent accessible via WhatsApp, qui suit l'utilisateur là où il est déjà. Il répond aux demandes, partage des documents, envoie des photos, et peut même passer en vocal. L'idée : aller vers le client, pas l'inverse.
L'agent entraîneur de vendeurs
Il simule un client potentiel et engage une conversation avec le commercial sur un produit ou un service. Il challenge, pose des objections, pousse dans les retranchements. À la fin, il produit un compte-rendu détaillé : nombre d'objections traitées, points forts, axes d'amélioration. Un coach de vente disponible 24h/24.
L'agent suivi de tracking livraisons
Branché sur le système logistique, il suit les expéditions en temps réel, détecte les anomalies (retard, déviation, blocage douanier) et notifie proactivement le client ou l'équipe interne avant que le problème ne devienne un appel au support.
Trois cas, trois problèmes différents, une même logique : on ne remplace pas un humain, on lui enlève le travail que personne n'aimait faire et on démultiplie les possibilités.
Choosing to Stay Human
Ethan Mollick
L'article de référence sur la capitulation cognitive. Pourquoi la même technologie peut améliorer ou détruire l'apprentissage selon comment on l'utilise.
EssaiCo-Existence and the End of Co-Intelligence
Ethan Mollick
La transition de la co-intelligence vers les systèmes autonomes, et ce que ça implique pour la pensée humaine.
RechercheWhen Using AI Leads to Brain Fry
Harvard Business Review
L'étude qui met des chiffres sur la fatigue cognitive liée à l'IA. Le seuil des 3 outils simultanés est un repère concret.
RechercheAI, Human Cognition and Knowledge Collapse
MIT
L'étude la plus importante de 2026, à mon avis. Comment l'IA peut éroder le stock de connaissances collectives.
SignalEncyclique "Magnifica Humanitas"
Vatican — Pape Léon XIV
Première encyclique sur la technologie depuis 1891. Que l'on soit croyant ou non, le signal est significatif.
SortieClaude Fable 5 & Mythos 5
Anthropic
Le modèle le plus puissant jamais mis à disposition du public. Stripe compresse des mois d'ingénierie en quelques jours. Communication savamment orchestrée avant l'IPO.
Si le sujet de cette semaine vous parle, c'est exactement ce qu'on travaille dans la formation "L'IA agentique pour dirigeants de PME" avec NEXT5. Pas juste les outils : la posture, le cadre, les décisions. Ce qu'on délègue, ce qu'on garde, et pourquoi.
Formation NEXT5 : "L'IA agentique pour dirigeants de PME"
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Laurent Dupont
IAStratégie360
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